Sol vivant : en 1971, il avait déjà compris l’essentiel… Que nous dit la science 55 ans plus tard ?

Bien avant que les expressions « biodiversité du sol », « agroécologie » ou « agriculture régénératrice » ne deviennent familières, certains agriculteurs avaient déjà compris qu’une terre fertile est avant tout une terre vivante. Un étonnant témoignage de 1971 nous invite à mesurer le chemin parcouru… et à constater combien certaines idées restent d’actualité. Ce témoignage a été présenté lors de l’assemblée générale de l’association Héliantis Humanis (voir la vidéo) le 17 octobre 2026 et au vu des réactions qu’il a suscitées  auprès des participant, nous avons jugé utile de la partager plus largement et de le confronter aux connaissances actuelles sur le sujet.

Dans cette vidéo, on découvre le témoignage de M. Poffet, un agriculteur convaincu de la nécessité de respecter les mécanismes naturels de fertilité des sols. Avec des mots simples, il expose quelques grands principes : soigner les apports organiques, éviter les labours profonds, ne jamais laisser la terre nue, restituer au sol les éléments nécessaires à la croissance des plantes et protéger la vie du sol.

■ Les principes énoncés par MR Poffet vus à l’aune des connaissances actuelles

Plus d’un demi-siècle après, que nous apprennent les connaissance actuelles sur ces  principes ?

1. Nourrir le sol plutôt que seulement les plantes

solPour M. Poffet, la fertilité commence par la qualité des matières organiques que l’on apporte à la terre : fumier, compost, résidus végétaux… Aujourd’hui, nous savons que ces matières organiques constituent une source d’énergie et de nutriments pour une multitude d’organismes : bactéries, champignons, vers de terre et petits invertébrés.

En décomposant les résidus végétaux, ces organismes participent à la libération des éléments nutritifs que les racines pourront absorber. Une partie du carbone organique est également stabilisée dans le sol, notamment grâce à son association avec les particules minérales et à sa protection dans les agrégats.

Mais une découverte importante a modifié notre vision de l’humus : les micro-organismes ne se contentent pas de fabriquer de l’humus à partir des débris végétaux. Leurs propres résidus contribuent aussi à la formation de la matière organique stable du sol. La qualité des apports compte autant que leur quantité. Un compost mûr, un fumier frais ou des feuilles mortes ne se décomposent pas à la même vitesse et ne produisent pas les mêmes effets. Et, comme le pressentait M. Poffet, leur origine mérite une attention particulière : certains résidus organiques peuvent contenir des contaminants indésirables.

Apporter de la matière organique, ce n’est pas seulement fertiliser les plantes. C’est aussi alimenter tout un écosystème souterrain.

2. Labourer moins pour préserver l’organisation du sol

solM. Poffet explique qu’il limite le travail de la terre à quelques centimètres de profondeur. Pour justifier cette pratique, il prend l’exemple de la forêt, où les feuilles mortes se décomposent progressivement à la surface du sol. Son intuition était pertinente : le sol possède une organisation verticale, avec des conditions de vie différentes selon la profondeur.

En surface, les débris végétaux alimentent de nombreux décomposeurs. Plus bas, les organismes rencontrent des conditions différentes d’humidité, d’oxygénation et de disponibilité des ressources.

Un labour profond bouleverse cette organisation. Il fragmente les agrégats, détruit certaines galeries de vers de terre et perturbe les réseaux de champignons. Il peut également accélérer temporairement la décomposition des matières organiques en les exposant davantage aux micro-organismes.

Il faut cependant nuancer : le labour ne détruit pas toute la vie du sol, et certaines populations microbiennes peuvent même être momentanément stimulées. De même, un passage répété de motoculteur, même superficiel, n’est pas sans conséquences.

Les recherches actuelles conduisent donc à une recommandation simple : limiter les perturbations mécaniques au strict nécessaire, en tenant compte de la nature du sol et des cultures.

Il ne s’agit pas d’interdire tout travail du sol, mais d’éviter de défaire inutilement une organisation que les organismes vivants ont mis du temps à construire.

3. Ne jamais laisser la terre nue : la forêt comme modèle

solDans une forêt, le sol est généralement protégé par une couverture de feuilles mortes, de branches et de végétation. Au potager, cette protection peut être assurée par un paillage, des résidus de culture ou des plantes de couverture (notamment des engrais verts).

Les bénéfices sont nombreux : limitation de l’érosion, réduction de l’évaporation, atténuation des variations de température et apport de ressources organiques aux organismes du sol. Les couverts végétaux vivants présentent un autre avantage : leurs racines alimentent les micro-organismes de la rhizosphère, cette mince zone de terre qui entoure les racines. Les plantes libèrent en effet une partie des composés carbonés issus de la photosynthèse sous forme d’exsudats racinaires. Ces substances contribuent à nourrir et à influencer les communautés microbiennes.

Ainsi, une plante vivante ne prélève pas seulement des ressources dans le sol : elle contribue aussi à son fonctionnement biologique.

Le paillage doit néanmoins être adapté à la saison. Au printemps, une couverture trop épaisse peut ralentir le réchauffement d’un sol froid et humide.

 

Protéger le sol et maintenir des racines vivantes aussi longtemps que possible sont deux moyens complémentaires de favoriser son activité biologique.

4. Des sols riches pour des légumes plus nutritifs ?

C’est probablement le passage du témoignage de M. Toffet qui mérite le plus de nuances. Il affirme que l’appauvrissement des terres en minéraux entraîne une diminution de la qualité nutritionnelle des aliments. La relation entre le sol et la composition des légumes existe bien, mais elle est plus complexe qu’il ne le pensait. Une plante a besoin d’éléments minéraux pour se développer : azote, phosphore, potassium, calcium, magnésium, soufre, mais aussi fer, zinc, manganèse, cuivre et autres oligo-éléments.

Toutefois, la présence d’un élément dans le sol ne garantit pas sa disponibilité pour les racines. Le pH, l’humidité, les interactions chimiques et l’activité biologique influencent son absorption. Par ailleurs, la composition nutritionnelle d’un légume dépend également de sa variété, de son stade de maturité, du climat et des conditions de culture.

Certaines études ont mis en évidence une diminution des concentrations de quelques minéraux dans certains aliments au fil des décennies. Mais ces évolutions ne peuvent pas être attribuées systématiquement à un appauvrissement des sols. La sélection de variétés plus productives et un possible effet de dilution des nutriments peuvent aussi intervenir.

Un gros légume n’est donc pas nécessairement plus riche en nutriments, mais il n’est pas automatiquement moins nutritif non plus.

Il serait également excessif d’affirmer que les légumes issus de son potager sont systématiquement plus riches en minéraux que ceux de l’agriculture conventionnelle.

La santé du sol est une condition importante de la production d’aliments de qualité, mais elle n’en constitue pas l’unique déterminant.

5. Les vers de terre et les microbes : les véritables artisans de la fertilité

M. Poffet termine son témoignage par une affirmation forte : aucun être humain ne peut remplacer le travail accompli par les vers de terre et les micro-organismes. La science moderne lui donne largement raison sur l’importance de ces organismes.

  • Les vers de terre sont souvent qualifiés d’ingénieurs de l’écosystème. Leurs galeries favorisent la circulation de l’eau et de l’air. Leurs déplacements et leurs déjections contribuent au mélange des matières organiques et minérales ainsi qu’à la formation d’agrégats.
  • Les champignons participent à la décomposition des composés végétaux complexes. Certains, les champignons mycorhiziens, vivent en association avec les racines et peuvent faciliter l’acquisition de nutriments, notamment du phosphore.
  • Les bactéries assurent d’innombrables transformations chimiques, dont certaines sont indispensables au cycle de l’azote.

Mais il ne suffit pas qu’un sol contienne beaucoup de micro-organismes pour qu’il fonctionne correctement.

Ce qui importe, c’est aussi leur diversité, leurs interactions et les fonctions qu’ils assurent.

La fertilité biologique résulte donc du fonctionnement d’une communauté vivante.

■ En 2026, nous pouvons mesurer ce que M. Poffet observait

En 1971, les agriculteurs disposaient essentiellement de leurs observations et de leur expérience pour apprécier l’activité biologique de leurs sols. Aujourd’hui, les scientifiques utilisent différentes méthodes pour étudier cette vie souterraine : mesure de la respiration, analyses microbiologiques, observation de la faune, étude de la stabilité des agrégats ou suivi de la décomposition des matières organiques.

C’est dans cette démarche que s’inscrit Capbiosol, le dispositif expérimental développé par Héliantis Humanis. (voir l’article)

Son principe est simple : un petit morceau de tissu cellulosique, placé dans une grille protectrice, est enfoui dans le sol. Au fil des semaines, les organismes décomposeurs dégradent progressivement la cellulose. En mesurant la surface dégradée, on obtient un indicateur de l’activité de décomposition du sol.

Les premiers essais réalisés sur différents terrains ont mis en évidence des différences importantes de vitesse de dégradation, notamment selon la texture et les conditions du sol. Il faut cependant rester prudent : l’humidité, la température et la disponibilité de la cellulose pour les organismes influencent fortement les résultats.

Un Capbiosol ne permet donc pas, à lui seul, de déclarer qu’un sol est « bon » ou « mauvais ». En revanche, des mesures répétées et comparables peuvent aider à comprendre comment évolue son activité biologique et à étudier les effets de différentes pratiques de jardinage.

Nous pouvons désormais mettre des mesures sur une partie des phénomènes que M. Poffet cherchait déjà à préserver il y a 55 ans.

■ Cinquante-cinq ans plus tard, une conviction toujours d’actualité

Ce qui frappe dans ce témoignage de 1971, c’est moins la précision scientifique des explications que la justesse de l’intuition générale. M. Poffet avait compris que la terre n’était pas un simple support auquel il suffirait d’ajouter des engrais pour obtenir des récoltes. Il avait également perçu l’importance de la matière organique, de la couverture végétale et de la limitation des perturbations mécaniques.

Depuis, la science a considérablement enrichi notre compréhension du sol. Elle a aussi corrigé certaines idées trop simples, notamment sur les relations entre vie biologique, fertilité et qualité nutritionnelle des aliments. Aujourd’hui, nous savons que la fertilité durable repose sur l’équilibre entre les propriétés physiques, chimiques et biologiques du sol.

Cette connaissance ne conduit pas à opposer systématiquement les techniques agricoles modernes aux processus naturels. Elle invite plutôt à mieux utiliser ces processus pour produire durablement, en limitant les impacts sur l’environnement.

En 1971, M. Poffet nous invitait à respecter la vie du sol. En 2026, la science nous donne les moyens de mieux la comprendre, de la mesurer et, surtout, de mieux la préserver.

En savoir plus sur le sol (article de MA Selosse)

Les illustrations de cet article ont été réalisées par une IA

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