Le rôle des champignons dans un potager vivant

Quand on parle de fertilité du sol, on pense souvent aux vers de terre, au compost ou aux bactéries. Pourtant, sous nos pieds, un autre monde travaille discrètement : celui des champignons du sol.

Invisible à l’œil nu la plupart du temps, le mycélium, ce réseau de filaments fongiques, joue un rôle fondamental dans l’équilibre biologique d’un potager. Une analyse microbiologique écente  effectuée pour Héliantis humains par les Compagnons du sol, mettait justement en évidence un phénomène fréquent dans les jardins cultivés : une forte activité bactérienne, mais très peu de biomasse fongique.

Que signifie cette dominance bactérienne ? Faut-il s’en inquiéter ? Et surtout, comment favoriser le retour des champignons dans un sol cultivé ?

■ Une expérimentation de terrain sur la vie biologique des sols

Exemple de dégradation du tissu d’un capteur

Dans le cadre d’une expérimentation menée par Héliantis Humanis avec le concours de la Région Nouvelle-Aquitaine et l’association Les compagnons du sol,  des capteurs biologiques Capbiosol ont été enfouis dans différents types de sols afin d’observer leur vitesse de dégradation et la mettre en relation avec la composition des micro-organismes du sol.

Le principe est simple : plus l’activité biologique du sol est importante, plus les capteurs sont rapidement dégradés par les micro-organismes présents dans le sol (bactéries, champignons, microfaune).

En première analyse, les observations ont mis en évidence un véritable “effet sol”. Les capteurs se sont dégradés plus rapidement dans les sols limoneux que dans les sols argileux. Cette différence suggère une activité biologique plus dynamique dans les sols limoneux étudiés, probablement liée à une meilleure circulation de l’air, de l’eau et des organismes vivants.

L’expérimentation a également révélé un “effet conduite du sol” sur une même parcelle. Deux pratiques ont été comparées :

  • une conduite douce à la grelinette ;
  • une conduite plus agressive au motoculteur.

Cet effet a été également remarqué pour des sols étudiés en Bretagne entre un sol régulièrement amendé et les mêmes sols situés dans le même environnement récemment remis en culture

Les analyses microbiologiques réalisées en parallèle ont montré une forte présence de populations bactériennes dans l’ensemble des situations observées. En revanche, les champignons du sol restaient peu représentés dans les parcelles travaillées de manière intensive.

Les zones conduites à la grelinette se distinguaient toutefois par une présence fongique plus importante et une meilleure conservation des réseaux biologiques du sol. À l’inverse, les passages au motoculteur semblaient favoriser une dynamique largement dominée par les bactéries, probablement en raison de la fragmentation répétée du mycélium et de la perturbation physique des habitats microbiens.

Les capteurs placés dans les zones travaillées en douceur présentaient d’ailleurs une dégradation plus active que dans les zones fortement perturbées. Ces résultats rejoignent de nombreuses observations agronomiques : les perturbations mécaniques importantes désorganisent progressivement la structure biologique du sol, tandis qu’un travail plus respectueux favorise le maintien des équilibres microbiens et la continuité du mycélium.

Les analyses plus complètes de ces expérimentations devraient permettre de conforter ces résultats préliminaires.

■ Les champignons : les grands architectes du sol

Les champignons du sol ne servent pas seulement à décomposer les matières organiques. Leur rôle est beaucoup plus vaste.

Le mycélium agit comme un immense réseau vivant capable de :

  • décomposer les matières ligneuses et les résidus végétaux ;
  • transformer la matière organique en humus stable ;
  • transporter l’eau et certains nutriments ;
  • améliorer la structure du sol ;
  • créer des agrégats stables qui rendent la terre plus aérée et résistante à l’érosion ;
  • entrer en symbiose avec les racines grâce aux mycorhizes.

Dans un potager équilibré, bactéries et champignons travaillent ensemble. Mais selon les pratiques culturales, cet équilibre peut se rompre.

■ Quand le sol devient dominé par les bactéries

Certaines analyses biologiques révèlent parfois :

  • une forte biomasse bactérienne active ;
  • très peu de champignons observables ;
  • un ratio champignons/bactéries très faible.

Ce type de profil est fréquent dans les sols :

  • travaillés régulièrement ;
  • labourés ou fraisés ;
  • laissés nus une partie de l’année ;
  • fortement enrichis en azote soluble ;
  • pauvres en matières carbonées lentes.

Les bactéries colonisent rapidement les milieux perturbés et riches en matières facilement dégradables. Les champignons, eux, ont besoin de stabilité pour développer leurs réseaux.

Un sol dominé par les bactéries n’est pas forcément “mort” ou infertile. Pour des cultures annuelles comme les légumes, cela peut même être relativement courant. Mais à long terme, un déficit fongique peut limiter :

  • la stabilité de la structure ;
  • la résilience face à la sécheresse ;
  • le stockage du carbone ;
  • la capacité du sol à construire un humus durable.

■ Le travail du sol : principal ennemi du mycélium

Le mycélium fonctionne comme une toile souterraine. Chaque passage d’outil vient fragmenter ce réseau.

Même un travail superficiel peut perturber les filaments fongiques. Après un passage léger de griffe ou d’aérateur, le réseau peut toutefois commencer à se reconnecter en quelques jours ou quelques semaines.

En revanche, après : un labour, un passage de motoculteur ou de fraise rotative ou un travail profond, la reconstruction devient beaucoup plus lente.

Il faut en effet souvent plusieurs mois pour retrouver une activité fongique correcte et parfois un à trois ans pour reconstituer un réseau mycélien stable et structuré. Et encore, seulement si le sol cesse ensuite d’être perturbé.

Le problème ne vient pas uniquement de la destruction physique :

  • les filaments sont sectionnés ;
  • l’oxygénation brutale accélère la minéralisation ;
  • les bactéries prennent temporairement le dessus ;
  • les habitats fongiques deviennent instables.

Les champignons mycorhiziens, qui vivent en association avec les racines, sont particulièrement sensibles à ces perturbations.

■ Les champignons mycorhiziens : des alliés face aux changements climatiques

 

Au-delà de leur rôle dans la fertilité du potager, les champignons mycorhiziens jouent également un rôle majeur dans la résilience des écosystèmes face aux changements climatiques.

Ces champignons établissent une relation symbiotique avec les racines des plantes : en échange des sucres produits par la photosynthèse, ils apportent aux végétaux de l’eau ainsi que des éléments minéraux puisés dans le sol. Grâce à ce réseau souterrain extrêmement fin et étendu, les plantes accèdent plus facilement aux ressources dont elles ont besoin, même dans des conditions difficiles.

Cette association améliore notamment :

  • la résistance à la sécheresse ;
  • la tolérance aux fortes températures ;
  • l’accès aux nutriments dans les sols pauvres ;
  • la capacité des plantes à surmonter différents stress environnementaux.

Les mycorhizes jouent aussi un rôle important dans la séquestration du carbone. En favorisant une croissance végétale plus importante, elles contribuent indirectement à augmenter la quantité de carbone captée dans l’atmosphère par les plantes via la photosynthèse.

Mais leur action va encore plus loin. Les réseaux fongiques participent activement à la formation d’agrégats stables dans le sol. Ces structures améliorent la stabilité physique des terres et permettent de conserver plus durablement le carbone organique dans les horizons superficiels.

Autrement dit, un sol vivant riche en activité fongique devient progressivement un véritable réservoir de carbone.

Les champignons mycorhiziens participent également à la régénération des écosystèmes dégradés. Dans des sols appauvris, compactés ou perturbés par certaines pratiques agricoles, ils facilitent l’installation des plantes et accélèrent la reconstruction de la vie biologique.

Préserver les réseaux mycorhiziens ne relève donc pas seulement d’un enjeu agronomique pour le potager. C’est aussi une manière de renforcer la résilience des sols face aux sécheresses, de soutenir la biodiversité et de contribuer, à petite échelle, au stockage du carbone dans les sols.

■ Comment favoriser le retour des champignons au potager

Bonne nouvelle : un sol vivant peut se régénérer rapidement si on lui redonne des conditions favorables.

Réduire le travail du sol

C’est souvent le levier le plus important. Moins le sol est retourné, plus les réseaux fongiques peuvent se stabiliser et se développer.

Garder le sol couvert

Un sol nu chauffe, sèche et s’érode. Les champignons préfèrent les milieux humides et protégés. Paillage, engrais verts et couverts végétaux permanents favorisent fortement leur développement.

Apporter du carbone “lent”

Les champignons adorent les matières riches en lignine et cellulose :

  • BRF,
  • feuilles mortes,
  • bois fragmenté,
  • paille grossière.

Ces matériaux nourrissent davantage les champignons que les bactéries.

Maintenir des racines vivantes

Les mycorhizes dépendent directement des plantes.

Plus il y a de racines vivantes dans le sol au fil des saisons, plus les symbioses fongiques peuvent se reconstruire.

Éviter les excès d’intrants

Des apports importants d’engrais solubles ou certains traitements peuvent déséquilibrer la vie microbienne au profit des bactéries.

Mycorhizer les plantes

La mycorhization consiste à favoriser ou inoculer des champignons mycorhiziens au niveau des racines des plantes. Lorsque les conditions sont favorables, ces champignons :

  • colonisent les racines ;
  • développent un réseau de mycélium dans le sol ;
  • améliorent les échanges eau/minéraux ;
  • recréent progressivement une activité fongique plus importante.

Dans un sol très perturbé ou pauvre en vie fongique, cela peut agir comme une forme de “réensemencement biologique”.

Mais la mycorhization seule ne suffit pas si le sol continue à être :

  • travaillé au motoculteur,
  • laissé nu,
  • compacté,
  • ou soumis à des excès d’engrais solubles.

Les champignons introduits auront souvent du mal à s’installer durablement. Le mycélium a besoin :

  • de stabilité ;
  • de racines vivantes ;
  • d’humidité ;
  • de matières carbonées ;
  • et surtout de temps.

Autrement dit, la mycorhization fonctionne beaucoup mieux lorsqu’elle s’inscrit dans une approche globale de régénération du sol.

■ Un potager plus résilient

Favoriser les champignons ne consiste pas à opposer bactéries et mycélium. Les deux sont indispensables. L’objectif est plutôt de recréer un sol plus stable, plus autonome et plus résilient, un sol où les réseaux fongiques peuvent progressivement se reconstituer et participer à la fertilité naturelle du jardin.

Dans un potager vivant, la fertilité ne vient pas seulement des apports extérieurs. Elle vient surtout de la qualité des relations invisibles qui se tissent sous terre.

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